Eh ben ça en fait des lettres...
Publié le mardi 2 avril 2013 dans la catégorie Littérature | 4 commentaires »
Or doncques, qu'a de particulier cette page 168 de La Vie et les opinions de Tristram Shandy dont je vous donnai copie ici ? Pour répondre à cette question, il me faut commencer par vous faire un aveu. En plus de ce vice impuni qu'est la lecture, je souffre d'une manie innocente mais bien ancrée : j'enregistre et je compte. J'enregistre, depuis le mois de juin 1983 (p......., trente ans !), tous les livres que je lis. Et je compte, pour l'enregistrer aussi, le nombre de pages que ces livres comprennent. Tous ces chiffres sont aujourd'hui sous forme de tableur, ce qu'ils n'étaient évidemment pas au départ. Plusieurs carnets sont ainsi remplis de centaines de titres et de nombres, que j'ai tapés à l'époque, pas si lointaine, de l'informatisation de nos vies. J'ai oublié comment cette habitude du comptage m'est venue. Je me suis fait, aussi, toutes les réflexions qu'elle peut susciter et que vous pouvez avoir en tête. Souvent je me suis dit que j'allais arrêter. Toujours j'ai continué. Je crois maintenant que je n'arrêterai plus, sauf si j'arrête de lire, autant dire que j'arrêterais de respirer...
Bref, il s'agit donc de cela : la page 168 de Tristram Shandy est, d'après ce compte et modulo les erreurs possibles, la 500 000e page lue depuis juin 1983.
Un demi-million.
Trente ans de lecture au rythme de près de 46 pages par jour pendant 10900 jours. Une demi-vie, pour ainsi dire, ou presque (un tiers en étant optimiste).
1712 livres, un tous les 6 jours et demi pendant 30 ans.
En faisant l'hypothèse d'un rythme moyen de 40 pages lues par heure, l'équivalent de 12500 heures ( une heure par jour, à peu près), 520 jours entiers, près d'un an et demi passé à lire.
Voilà . Ces chiffres, apparemment si éloignés de la littérature, disent cependant aussi bien que n'importe quoi la réalité qu'elle représente.
Et basta. Sur ce, je vous laisse, c'est pas tout ça mais j'ai un million sur le feu, moi.
La photo qui illustre ce billet montre le livre édité en 1955 par la RAND Corporation : A Million Random Digits with 100,000 Normal Deviates, qui regroupe notamment dans un tableau un million de nombres aléatoires. Cet ouvrage est le résultat de travaux dans le domaine des statistiques et des nombres aléatoires conduits à partir de 1947. Ces nombres peuvent être téléchargés en cliquant là .


- de Gustaw Herling, Journal écrit la nuit (L'Arpenteur) et Un monde à part (Folio). Si, comme c'était mon cas jusqu'à hier, vous ignorez tout de cet auteur, sachez qu'il est polonais, qu'il a 93 ans et qu'aux dernières nouvelles il vit toujours à Naples. Que, pendant la Seconde Guerre mondiale, il a tenté de rejoindre les armées polonaises en formation en France, qu'il a été capture par le NKVD et enfermé dans un camp en URSS et que, finalement libéré, il s'est illustré pendant la bataille de Monte Cassino (excusez du peu) dont il est sorti vivant et avec les honneurs. Avec ça cultivé au-delà de l'imaginable et parlant un grand nombre de langues. Les deux ouvrages ci-dessus constituent, le premier, un vrai-faux journal et le second, le récit de son internement ;
Tout cela promet bien du plaisir, lorsque j'en aurai terminé avec le pavé en cours, l'énorme Contre-jour de Thomas Pynchon qui, après environ 250 pages, se présente une fois de plus comme une belle construction romanesque, brillante, foisonnante et, une fois n'est pas coutume chez Pynchon, teintée d'une certaine mélancolie voire de franche noirceur. En tout cas le plaisir est là , indéniablement.
Terminé de relire (parfaitement Mesdames et Messieurs, je relis, moi. J'écris pas, alors forcément, j'ai le temps, hein) Diadorim (dont le titre original est, comme de juste, beaucoup plus beau : Grande Sertão : Veredas), le magnifique roman du brésilien João Guimarães Rosa. Si vous ne le connaissez pas, courez sans attendre vous procurer ce livre et plongez-y vous. Mais alors Mario, t'es gentil (oui, le livre est préfacé par Mario Vargas Llosa mais comme je le connais bien, j'ai vu tous ses films, je me permets de l'appeler Mario), donc Mario, t'es sympa mais y a pas besoin de ta préface pour s'apercevoir fissa que ce roman n'est pas seulement le récit des aventures des jagunços dans les immenses espaces des grands plateaux brésiliens mais aussi, et même avant tout, un exercice langagier et une réflexion sur le destin, le Bien et le Mal, Dieu et le Diable. La forme est celle d'un long monologue de l'ex-jagunço Riobaldo/Tatarana/Crotale-Blanc, ou plutôt un long dialogue à une seule voix, Riobaldo racontant son histoire à un auditeur innomé, ni auteur, ni narrateur, ni lecteur mais un peu tout ça à la fois. Le prétexte : les aventures de ces bandes armées au service des grands propriétaires terriens (fazendeiros), qui se livrent une guerre incessante, se traquent, se rencontrent et se fuient au milieu de cet immense plateau aride et inhospitalier (le sertão), plateau ponctué de cuvettes humides, oasis de verdure et de vie (les veredas). Riobaldo participe à ces affrontements dans diverses bandes et y rencontre Diadorim, mystérieux, gracieux, guerrier courageux au-delà de la norme et dont le secret, pour ceux qui n'ont pas compris au bout de dix pages, sera révélé à la toute fin du récit.
L'année 2012 débute en compagnie de Jacques Abeille, dont j'avais découvert l'an dernier le très beau Jardins statuaires, avec lequel l'auteur inaugurait le Cycle des Contrées. Les éditions Attila ont fait paraître récemment ce qui est considéré comme la fin du Cycle, Les Barbares et La barbarie. Dans le premier, un professeur de littérature, traducteur d'un livre venu on ne sait trop comment des jardins statuaires, est entraîné malgré lui dans une longue quête. En effet, le prince des hordes barbares qui ont envahi la ville de Terrèbre tente de retrouver le voyageur qu'il avait brièvement rencontré à la fin des Jardins statuaires. On ne comprend jamais très bien les raisons de cette recherche, ou alors très tard dans le récit.
Terminé aujourd'hui Cyrano de Bergerac dans la collection 1000 SOLEILS, toute une époque. Inutile de dire qu'on n'a pas fait mieux depuis, en termes d'édition "pour la jeunesse". Quant à la pièce : quelle langue, quel texte, quel personnage, quelle merveille ! On comprend le triomphe qu'Edmond Rostand rencontra à sa sortie en 1897 et le succès constant que connaît la pièce depuis. Chacun a en tête la tirade du nez ou le « À la fin de l'envoi, je touche » de l'acte I. J'ai choisi un autre extrait, la scène 8 de l'acte II, dans laquelle le meilleur ami de Cyrano, Le Bret, lui reproche sa manie de se faire des ennemis : à lire la réplique de Cyrano, on constate qu'un peu plus d'un siècle plus tard, rien n'a changé ; je vous laisse le soin de mettre, sur le petit monde corrompu que décrit Rostand, les noms innombrables des journaleux, politiques, écrivailleurs, éditeurs, éditorialistes bornés et aux ordres et autres fâcheux qui pullulent aujourd'hui : c'est tellement facile que c'en est presque fastidieux. Faisons place au texte, magnifique.
Je ne connaissais rien de ce grand auteur espagnol jusqu'au printemps dernier. L'édition par l'excellent Passage du Nord-Ouest de l'œuvre de cet écrivain prolifique mais encore trop peu connu en France était une bonne occasion de le découvrir, à travers ce qui est considéré comme un de ses plus grands romans, Herrumbrosas lanzas, consacré à la guerre civile espagnole. L'auteur y décrit, y dissèque devrait-on dire, les opérations militaires des années 1936-1938 dans la région qu'il a inventée, celle des villes de Région la républicaine et de Macerta la franquiste, séparées par une chaîne de sommets montagneux autant que par leur idéologie. À l'image du comté de Yoknapatawpha chez Faulkner, Benet crée de toutes pièces une région d'Espagne dont il va jusqu'à fournir une carte et dont la toponymie comporte des références (non décelables pour le lecteur qui n'est pas un fin connaisseur de la littérature espagnole) à des auteurs, des œuvres et même des personnages de ces œuvres. Dans ce pays imaginaire vivent, combattent et meurent les protagonistes de cette guerre civile et bien réelle, guerre et protagonistes dont les phrases longues, contournées et rigoureuses de Benet analysent les moindres motivations, les plus petits détails, les trahisons et les héroismes, tout ce qui fait l'Histoire. Dans un genre différent, on pense évidemment au scalpel de Proust. Genre d'ailleurs parfois pas si différent que ça, puisque sont aussi bien étalés sur la table de dissection les sentiments les plus enfouis, les doutes et les certitudes les plus secrets des personnages, qu'il s'agisse de Mason, commandant des forces républicaines ou du plus simple de ses soldats. Les digressions sont nombreuses, l'histoire des personnages prend souvent le pas sur la grande, comme c'est le cas en particulier de celle de la famille de Mason, pleine d'amours illicites et contrariées, de haines profondes, de luttes fratricides et de trahisons, ici encore. Un très grand roman qu'on a envie de relire dès la dernière page tournée et qui pousse à explorer sans délai le reste de l'œuvre.

