Pèlerinage à Tinker CreekDans un autre genre mais pas très éloigné sur le fond, Pèlerinage à Tinker Creek d'Annie Dillard. De cette auteur (je ne sais lequel d' « auteure » ou « écrivaine » je déteste le plus, alors à défaut de trouver un mot adéquat dans notre belle langue et laid pour laid, je fais comme je veux...), découverte avec En vivant, en écrivant grâce à Pierre Landry, encore une fois, j'étais curieux de lire l'un des livres les plus réputés. Je ne fus pas déçu. Après un grave accident de santé, Annie Dillard se retire pendant un an dans une petite maison située à Tinker Creek, au bord de la rivière Tinker, près de la ville de Roanoke dans l'état de Virginie. Là, elle observe, elle s'imprègne de la nature environnante, elle médite sur la vie et écrit. L'intérêt du livre vient notamment de l'extrême attention portée au moindre événement, à la moindre rencontre, qui sont le plus souvent l'occasion de considérations sur les relations entre l'homme et la nature, sur la Vie, sur la place de l'individu et de l'homme en tant qu'espèce en son sein, comme de réflexions beaucoup plus triviales et pratiques. On se laisse volontiers entraîner dans l'univers aussi bien physique que mental que l'auteur nous ouvre sans retenue et sans concession envers soi-même. L'écriture est efficace, parfois un peu trop, on sent poindre par endroits l'atelier d'écriture et la liste des 10 conseils pour conserver l'attention du lecteur. Il en va ici comme dans un film duquel on dirait que l'on voit trop la caméra à l'image. Peut-être cela était-il inévitable dans le cas d'un auteur qui, pendant un an, s'est à ce point recentré sur lui-même, focalisé sur ses sentiments, ses sensations et son écriture. Toutes choses qui ne diminuent aucunement les qualités de fond de l'ouvrage, que je recommande sans réserve.

Le navire poursuit sa routeAutre curiosité dénichée dans la caverne aux trésors du 11 place Clément Simon à Tulle, Le navire poursuit sa route de Nordahl Grieg publié chez l'excellente maison Les fondeurs de briques, chez qui j'avais déjà acquis Dormir à terre du mexicain José Revueltas et l'étonnant À la recherche de B. Traven de Jonah Raskin. Nordahl Grieg, neveu du compositeur, fut successivement marin, vagabond, journaliste et résistant à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est tué en 1943 au cours d'un raid sur Berlin. Dans Le navire poursuit sa route, il décrit le voyage d'un jeune homme avide d'aventure sur un cargo de commerce. On songe à Conrad, en moins puissant. Malcolm Lowry, qui rencontre Grieg en 1930 sur un cargo en partance pour la Norvège, adapte Le navire pour le théâtre et s'inspirera de ce texte pour son Ultramarine, au point qu'il écrira au norvégien, en 1938 : « La majeure partir d'Ultramarine n'est que paraphrasen plagiat ou pastiche de votre œuvre. » Un roman qui se lit avec plaisir mais pas inévitable.

Entre ciel et terreLe cas d'Entre ciel et terre de l'islandais Jon Kalman Stefansson est à peu près semblable : on fit grand cas à sa sortie de ce beau texte sur la fidélité et le souvenir, du récit du voyage initiatique d'un jeune garçon dans les paysages rigoureux et glacés de l'Islande. Certes l'écriture est belle, on se prend de sympathie pour le gamin qui rapporte à son propriétaire le livre préféré de son ami mort, mais on est loin tout de même de la « force hypnotique », de « ces lectures trop rares dont on ne sort pas indemne. » et d'une « révélation ». On est loin de la puissance et de l'ampleur des livres d'Halldor Laxness, par exemple.


Campo SantoCampo Santo de W. G. Sebald rassemble dans une première partie quelques textes tirés du voyage en Corse effectué par l'auteur allemand. Une deuxième partie, beaucoup plus volumineuse et bien plus intéressante, au final, réunit des textes consacrés à la littérature allemande de l'après-guerre, à commencer par Brecht. On a du mal, dans un premier temps, à se plonger dans l'analyse d'auteurs qui ne nous sont ni contemporains ni familiers. Ensuite, on se passionne pour les textes qui décrivent et dissèquent la manière dont la littérature allemande de l'immédiate après-guerre a intégré, ou pas, cette période de la Seconde Guerre mondiale et son aspect certainement le plus difficile à conceptualiser, la machine concentrationnaire. Le point de vue d'un auteur allemand lui-même apparaît à la fois le plus pertinent et le plus intéressant à suivre. Après Extinction, une autre œuvre essentielle venue d'Europe centrale.

Le poème hantéLe mois s'achève avec Le poème hanté de Georges-Emmanuel Clancier, une série de courts poèmes ardus mais évocateurs d'un auteur que je découvre à cette occasion et dont j'irai explorer un peu plus avant l'œuvre poétique.