Quand la littérature rencontre la géologie
samedi 22 janvier 2011, par Emmanuel Caspard - Littérature -# 104 - Fil RSS
à A. R. et E. B.

Quartz, la Gardette, Oisans - Photo : Louis-Dominique Bayle ©
avec l'aimable autorisation de l'auteur et de la revue Minéraux et fossiles
"Si quelqu'un avait plongé les yeux jusque dans les profondeurs de la terre, si quelqu'un avait observé cet espace, invisible et incommensurable mais non infini, qui, au terme de centaines de millions d'années d'un travail monstrueux, car invisible et incommensurable mais non infini, avait donné naissance à cet instant, cet instant unique, non reproductible dans la vie du jardin, lorsque le petit-fils du prince Genji, en proie à des vertiges, avait filé, aveuglément, devant son entrée, si quelqu'un avait plongé les yeux sous la terre à cet endroit, et s'était interrogé sur ce qui se trouvait sous le jardin, il aurait pu déployer son regard jusqu'à la couche inférieure extrême du globe terrestre appelée lithosphère, faire ici une halte, quelque part entre le quatre-vingtième et le centième kilomètre de cette insondable profondeur, s'attarder à la limite de la couche terrestre, qui portait le nom de manteau supérieur, car cette extraordinaire couche terrestre avait été et était restée le véritable berceau des roches, puisque c'est ici qu'étaient nés les quatre minéraux principaux, l'olivine, le pyroxène, l'amphibole et le phlogopite, ainsi que d'autres minéraux, ne différant des précédents – mais considérablement – que par leur granulométrie, comme ici, sous le jardin, la serpentine et la chlorite, des minéraux dits accessoires, d'extraordinaires minéraux complémentaires qui avaient résisté à la force phénoménale des processus qui avaient marqué l'histoire de l'évolution de la Terre, des centaines de millions d'années de pressions, de températures, de mouvements, de fractures, de fontes, de solidifications, ils avaient survécu à tout, et certains de ces minéraux, si singuliers et véritablement magiques, dont, par exemple, le plus merveilleux d'entre eux, le zircon, protégés par une résistance quasi surnaturelle, avaient survécu sans subir la moindre modification de leur structure, malgré la puissance et la longévité de ces pressions, températures, ces mouvements et fractures des plaques tectoniques, ces fontes et solidifications, voilà , si quelqu'un avait pu plonger les yeux sous les profondeurs de la terre, voilà ce qu'il aurait pu voir, cela et puis ce qui s'était passé au-dessus du manteau, lors des monstrueux et gigantesques processus qui avaient affecté la croûte terrestre, lorsque, au cours des longs glissements des plaques tectoniques, puis de leur chute brutale, s'était formée la croûte avec sa structure magmatique relativement homogène, une structure où l'on retrouvait encore l'olivine, le pyroxène, l'amphibole, la biotite, il aurait pu observer le gabbro, constituant principal de la matière de cette croûte, et puis, en remontant progressivement, il aurait pu voir apparaître les roches acides, formées du célèbre quartz, réputé pour son extraordinaire résistance, et puis, dans les énormes fissures, les dolérites, et, en remontant encore, la couche des basaltes avec, à son sommet, le coussin de lave, et puis les sédiments, issus de l'impitoyable processus de désagrégation des roches, il aurait pu, de cette façon, voir comment s'était construit depuis les vertigineuses profondeurs tout ce qui menait ici, à la surface de la terre, au-dessus des sédiments, à ces quelques mètres carrés de sol, résultats de l'action de l'eau, du vent, de la chaleur, du froid glacial, et puis naturellement de millions de bactéries, le sol de ce jardin, une terre sombre, fertile, meuble, une terre noire que les habitants locaux appelaient kurotsuchi, bref, si une personne avait souhaité et eu la capacité de baisser les yeux jusque sous la terre, elle aurait pu choisir cette voie-là , ou bien une autre, celle, par exemple, qui menait au monde des cristaux, et dans ce cas, tout en baissant les yeux, et sa pensée, en direction des profondeurs, elle se serait demandé quelle force, quel divin jeu de hasard, aussi éminemment complexe que sérieux, avaient pu donner naissance à la matière solide, ce magique système d'ions et d'atomes présent dans l'univers et ici, sur la Terre, quelle divine intelligence avait pu créer le système lui-même, les bases de tout système, tel le système cristallin, elle se serait appliquée à comprendre pourquoi la matière originellement désordonnée, avec ses turbulentes particules qui se déplaçaient en tourbillonnant de façon anarchique, avait cherché à se conformer aux lois de la géométrie, à ordonnancer selon des règles ce qui jusqu'ici avait toujours navigué sur les courants des forces du hasard, elle se serait interrogée, en scrutant les profondeurs du jardin, sur le sens réel de la diversité, en apparence illimitée, des systèmes cristallins, des classes de cristaux, des molécules, des formes cristallines, elle se serait interrogée sur le sens des lois de la géométrie, une loi selon laquelle la source de l'immortalité n'était autre que la répétition elle-même, oui, elle aurait pu suivre cette voie, cette personne, en cette fin de matinée, lorsque le petit-fils du prince Genji passait devant les marches en pierre et le porche en pierre, si elle avait cherché à savoir ce qui avait donné naissance à ce jardin, mais, en fin de compte, le plus efficace eut été pour elle de s'arrêter dans ce jardin et de porter toute son attention sur un seul élément, un élément crucial, qui représentait le matériau de base à la construction de tout, y compris de la Terre et de ce jardin, un élément qui, enfermé dans l'énigmatique formule SiO, complétée et subdivisée sous de multiples formes, était présent dans l'olivine, le pyroxène, l'amphibole, dans la biotite, dans le quartz, dans le zircon, il se trouvait dans presque tout ce qui, dans les profondeurs, avait construit la Terre, elle aurait dû, cette personne, se concentrer, dans cette vaste et longue histoire, sur le silicium, sur l'importance fondamentale de l'impériale famille des silicates, qui, dans un temps et un espace invisibles et incommensurables mais non infinis, avait été l'une des clés de voûte de cette pensée divine, tandis que l'autre avait donné naissance à cette terre noire, riche et fertile, à ce tapis de mousse, à ces huit hinokis, à ce jardin, en cette fin de matinée, en cet instant unique, lorsque le petit-fils du prince Genji, à la recherche d'un lieu sûr, d'un peu de tranquillité, d'une présence humaine et d'un verre d'eau, était passé, en se cramponnant au mur d'enceinte, devant son entrée."
Laszlo Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, Ã l'ouest par des chemins, Ã l'est par un cours d'eau, Editions Cambourakis

Commentaires
#1 - Le mardi 22 mars 2011 à 10:11, par Sophie
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