Année 2010 : un bon cru (5)
Publié le vendredi 28 janvier 2011 dans la catégorie Littérature | 3 commentaires »
Je vous ai déjà parlé du premier livre du mois, Un singe en hiver d'Antoine Blondin. Voyons les deux autres.
Je passe une bonne partie de juin en compagnie du suisse C. F. Ramuz dont je vous ai déjà parlé pour Si le soleil ne revenait pas. C'est le volumineux recueil La pensée remonte les fleuves qui m'occupe cette fois. Une collection d'articles et de courts essais sur la Suisse, son histoire au cœur de l'histoire européenne, sur le peuple suisse et ses caractères, que l'auteur n 'hésite pas à relier à sa géographie, sur la littérature (il fut l'ami de Valéry, Gide, Claudel comme de Cocteau et Stravinsky), son présent et son avenir. Il aura traversé les deux guerres mondiales, connu la crise de 1929 et la révolution russe en observateur privilégié et clairvoyant : il propose notamment ici une méditation lucide et intelligente sur la dictature et le totalitarisme. Une pensée à découvrir.
Je découvre Haruki Murakami (ouiiiiiiiiiiiiii, le japonais intello, vous vous souvenez ?) avec les Chroniques de l'oiseau à ressort. Un roman assez fascinant, qui nous conte l'histoire d'un homme dont le petit monde se délite peu à peu : le premier indice des perturbations à venir est la disparition du chat, que celle de sa femme suivra d'assez près, tandis qu'il reçoit des appels téléphoniques érotiques d'une inconnue qui le connaît apparemment bien mais qu'il n'arrive pas à identifier. L'homme se retrouve seul dans la maison au milieu du quartier résidentiel qu'il explore régulièrement à la recherche du matou. Rencontrant ainsi une étrange jeune fille, lolita chaste et observatrice, entre Nabokov et Hitchcock, avec laquelle un jeu d'apparitions/disparitions s'engage rapidement. Il rencontre encore d'autres femmes, aussi singulières que sœurs et dont on se demande longtemps si l'une d'elles est la femme du téléphone. Un puits abandonné dans le jardin d'une mystérieuse propriété voisine jouera également un rôle crucial dans un des principaux épisodes du livre, l'un des plus importants pour le déroulement du texte comme l'un des plus étonnants, dans lequel on voit le héros-narrateur descendre physiquement autant que mentalement au plus profond de lui-même. Un bon moyen d'entrer dans l'œuvre de cet auteur, dont j'aurai sous peu l'occasion de parler d'un autre roman, plus connu, Kafka sur le rivage.

Le joli mois commence avec Traquet motteux de Jean-Loup Trassard. L'auteur de L'ancolie, Caloge, Conversation avec le taupier et Amitié des abeilles consacre cet essai à la disparition lente mais trop sûre de la civilisation rurale : les courts chapitres ont pour titre « Des fermes », « Chemins ruraux », « Mainmorte » (magnifique chapitre sur les vieux outils aujourd'hui inutiles comme sont inutiles les mains qui les avaient tenus), « Attelages et charrettes », « Des moulins à vent », « De l'éducation des paons », « Le bonheur en ménage » (dans lequel il est question de balai et de Ménage, Gilles de son prénom, écrivain, grammairien et historien du 17ème siècle), « Boeufs de labeur », « Sur le plateau en Aubrac » et, le meilleur pour la fin, « Hymne au fumier ». Des pages magnifiques d'amour nostalgique qui ne tombent pas dans le trop facile « c'était mieux avant ». Elles font néanmoins ce triste constat que ce par quoi nous remplaçons cet « avant » est à ce point déshumanisé, l'humain est à ce point mécanisé, machinisé, obsédé par le plus plutôt que par le bien, que le mot progrès perd tout le sens qu'il a pu avoir. Pas de misérabilisme ni d'appel au retour à la terre mais un bel hommage à l'homme, au paysan, à l'artisan dans ce qu'ils ont de plus noble.
Mélancolie de la résistance m'avait enthousiasmé. Tango de Satan, bien qu'à mon avis un peu moins bon que le premier, restait un très beau roman. Et je termine ce soir Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eau, du hongrois László Krasznahorkai. Ce troisième roman traduit en français est une merveille. On retrouve, dans ce court récit de la quête d'un jardin caché par un petit-fils de prince japonais, à la fois le rythme balancé et ondulant des longues phrases de l'écrivain, rythme qui m'avait envoûté dans Mélancolie de la résistance, et le dépouillement, la sécheresse presque du phrasé des auteurs japonais. Ce roman aurait pu être écrit par Kawabata, Inoue, Sôseki, Tanizaki ou n'importe quel autre de ces grands auteurs classiques. Un livre à acheter d'urgence, comme les deux autres romans cités.
Les affaires reprennent. Avec H4Blues de Jean-Bernard Pouy, un auteur qui est toujours un bon moyen de repartir lorsque le goût et le courage de lire s'effilochent. H4 pour Henri IV, le prestigieux lycée du 5e arrondissement de Paris, d'où sont issus la plupart des protagonistes de l'intrigue, à commencer par le narrateur. Du Pouy pur jus, jubilatoire, iconoclaste et bien foutu, de quoi se remettre en train avec plaisir. Et ça fonctionne une fois de plus.