La madone du 187
samedi 5 juin 2010, par Emmanuel Caspard - Grâce -# 85 - Fil RSS
Je la croise parfois le matin, dans le bus qui nous emmène vers la porte d'Orléans. Dès la première fois, ses yeux m'ont frappé : immenses, noirs, le regard franc, l'air d'examiner et de juger sans concession tout ce qu'ils captent ; sans méchanceté cependant, comme s'ils dissimulaient une sagesse sans rapport avec l'âge de celle qui les porte.
Elle était assise hier presque en face de moi, une banquette plus loin et légèrement en contrebas, occupée pendant tout le trajet à écrire et à lire, sur son téléphone, quelques messages à une copine ou, peut-être, un petit ami ? J'ai pu l'observer à loisir, qu'elle m'en excuse ici : jamais son regard n'a croisé le mien mais je suppose qu'elle savait, oui, elle savait probablement qu'elle était regardée.
Immenses yeux noirs, donc, cheveux du même noir, mi-long, ondulés et serrés vers l'arrière avec une douce fermeté et terminés par une queue de cheval. Lèvres étroites, l'inférieure très légèrement en retrait. Le visage est un peu allongé, sans aucun maquillage ou alors si discret qu'il en est invisible. La peau très blanche, nous sortons à peine de l'hiver, mais on ne l'imagine pas bronzée.
Un chemisier blanc à motifs discrets laisse la place à une fine chaîne en or portant un pendentif dont je n'ai jamais réussi un distinguer la forme exacte, entre le chiffre 3 et un « a » minuscule (Alice ?) ; l'échancrure suffisamment basse pour être sensuelle, déjà , suffisamment haute pour n'être que cela. Une veste légère en jean bleu lui couvre les épaules. La jupe, blanche également, coordonnée avec le haut (un ensemble ou un juste mariage ?) est serrée par une ceinture gris argent qui s'y accorde avec bonheur. Elle est courte exactement ce qui est convenable. Convenable, c'est l'impression qui se dégage de l'ensemble et qui tranche agréablement avec la vulgarité qui s'étale si souvent sans vergogne. Une simplicité sûre d'elle-même, ou du moins j'aime la croire telle, peut-on être sûr de soi à son âge ?
Elle observe parfois autour d'elle, revient à son téléphone, répond rapidement à un appel, reprend sa frappe sur le clavier virtuel. Son visage demeure impassible tout ce temps, jusqu'à ce moment, à quoi pense-t-elle, qu'écrit-elle alors ? où un bref sourire de Joconde rivalise avec les quelques rayons du soleil matinal pour l'éclairer. Court moment de grâce, qui console de tant d'autres.
Sa jeunesse et sa beauté sont émouvantes, la simplicité que j'ai déjà évoquée, ce décalage aussi d'avec ce qui est aujourd'hui la norme, l'ostentation, l'étalage de soi, la vulgarité encore une fois, la laideur souvent. Elle n'est pas de notre époque. Quelque italien des siècles anciens l'aurait peinte penchée sur un enfant.
J'aimerais que ma fille soit comme elle au même âge.
S'il vous plaît, faites qu'elle soit intelligente.

Commentaires
#1 - Le lundi 14 juin 2010 à 17:56, par Tanguy
#2 - Le lundi 14 juin 2010 à 18:58, par Manu
#3 - Le dimanche 27 juin 2010 à 23:19, par lamamy
#4 - Le mercredi 30 juin 2010 à 11:17, par Manu
#5 - Le mercredi 30 juin 2010 à 15:04, par lamamy
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