L'histoire bascule alors très vite, aussi vite que l'esprit de Stevens, dans un savant mélange d'épopée, de campagne militaire et de récits des origines où l'ironie et l'autodérision ne sont jamais loin. Certains passages sont de vrais morceaux de bravoure : la traversée de l'Asie dans le Transmongolien à la tête d'une armée de porcs ou la destruction systématique des grands barrages hydrauliques de la Chine ou de l'Inde, en particulier, sont uniques en leur genre. Avec la succession des épisodes, les batailles incessantes de Stevens et de ses acolytes contre l'environnement et les animaux qui le peuplent, c'est presque un roman picaresque que nous propose Céline Minard. La métamorphose insidieuse de Stevens, sa transformation d'un être qui sert autant qu'il se sert des produits de la technique en une créature à la fois plus naturelle et plus humaine, sans doute, plus dense en un certain sens, de cette densité qu'on atteint en supprimant le superflu, en se concentrant physiquement et mentalement sur soi, est assez intéressante. Les possibilités ouvertes par la disparition de l'espèce humaine de la surface de la Terre sont également stimulantes, même si elles ne sont finalement pas exploitées comme elles auraient pu l'être, du fait d'une dispersion sur laquelle je reviens plus loin. L'auteur varie les styles avec une certaine virtuosité, suivant que l'on a affaire à une scène militaire, un voyage à pied dans le sertão brésilien ou aux divers contes des origines qui coupent le récit de plus en plus souvent à mesure que la transformation de Stevens s'opère.

L'ensemble se lit donc très agréablement. Pourtant, on ne peut s'empêcher d'avoir un sentiment d'inachevé et de frustration. À vouloir autant varier les tons et les types de récits, à vouloir évoquer autant de cultures orales, le roman ne peut éviter une certaine dispersion et n'approfondit pas les nombreuses pistes suggérées. Au final, si l'exercice est réalisé avec un talent indéniable, il apparaît un peu vain. Ni véritable roman de science-fiction, ni réflexion poussée sur les causes et conséquences de la disparition de l'espèce humaine, sur le devenir du langage qui la différencie des animaux (les passages de dialogue entre Stevens et des représentants de nombreuses espèces animales, assez nombreux, parfois savoureux, n'apportent pas grand-chose), ni épopée au vrai sens du terme (les épisodes de déplacement proprement dit, souvent effectués en avion ou en hélicoptère, sont ainsi la plupart du temps escamotés), l'auteur nous laisse en fin de compte un peu sur notre faim après nous avoir appâtés par d'alléchants fumets et de jolis plats. Les dithyrambes à peu près unanimes de la presse littéraire me semblent quelque peu exagérés, ce qui ne nous étonnera pas, même si le livre reste probablement au-dessus de la moyenne de ce qui se produit actuellement en France, ce qui n'est pas très difficile.