Une année de lecture (3 et fin)
lundi 12 février 2007, par Emmanuel Caspard - Littérature -# 22 - Fil RSS
Et voilà donc la troisième et dernière (ouf !) partie du compte-rendu de mes lectures pour l 'année 2006.
La fin du mois de juillet et le début du mois d'août sont entièrement consacrés à Henri Calet, découvert presqu'exactement un an avant avec La belle lurette et Le Mérinos, grâce, une fois de plus, à un dossier du Matricule des Anges (qu'ils soient ici infiniment remerciés). Se succèdent donc en deux semaines Le tout sur le tout, Peau d'ours, Trente à quarante et Le bouquet. Henri Calet est, avec Alexandre Vialatte, dont j'ai déjà parlé, et Paul Gadenne, dont je parlerai plus loin, un autre de ces nombreux auteurs français injustement méconnus. Chroniqueur prolifique de la première moitié du siècle dernier, Henri Calet a également écrit de nombreux récits, souvent à forte composante autobiographique. Ces récits décrivent la vie du petit peuple citadin pendant cette première moitié de siècle. Trente à quarante est la chronique des années 30 qui ont vu la montée du nazisme et le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Le bouquet est le récit des années de guerre de Calet, des quelques combats dans l'artillerie à la retraire, puis l'armistice, la démobilitsation, l'internement et le travail obligatoire pour les allemands, l'évasion enfin. Le tout sur un ton mi-moqueur mi-mélancolique devant l'immense gâchis de cette période. Le tout sur le tout est un recueil de chroniques pleines de tendresse et d'humour sur la vie des parisiens entre 1905 et l'immédiat après-guerre. Peau d'ours enfin, sans doute le plus émouvant des quatre, est une compilation des dernières notes que Calet a prises dans son journal, jusqu'à la veille de sa mort. On y observe son travail d'écriture, qu'il poursuit malgré la maladie, on y retrouve son regard toujours amusé sur la vie et sur les gens, on y suit les progrès de son fils ; on l'accompagne, enfin, à travers ses notes, dans le lent trajet vers la mort, à laquelle on veut ne pas croire, pour que le livre ne se finisse pas.
Il se termine pourtant, sur ces mots, pour lesquels je déroge exceptionnellement à la règle que je m'étais fixée de ne pas retourner voir les livres dont je parle (ces lignes sont écrites le 12 juillet, Henri Calet meurt le 14 juillet 1956 à 3 heures du matin) :
[...] Nuit : douleursHenri Calet - Peau d'ours – Collection L'imaginaire/Gallimard
En souffrance à Vence
Le matin – demi-sommeil – sanglots, qui me réveillent (pensé à Luc [son fils]).
C'est sur la peau de mon coeur que l'on trouverait des rides.
Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n'étais pas là . Ma voix ne porte plus très loin.
Mourir sans savoir ce qu'est la mort, ni la vie.
Il faut se quitter déjà ?
Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes.
Pour oublier un peu le ton mélancolique du paragraphe précédent, venons-en à La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole. L'auteur américain, mort très jeune, est, à l'instar d'autres écrivains comme le Malcolm Lowry d'Au-dessous du volcan, l'homme d'un seul livre mais, comme pour Lowry, d'un chef d'oeuvre en son genre. On imagine avec une pointe de regret ce qu'aurait pu devenir l'oeuvre de Toole s'il avait eu l'occasion de l'écrire mais on ne peut que se réjouir de ce que La conjuration existe.
Il est difficile de présenter ce livre rapidement. Jubilatoire et délirant, il conte les aventures d'Ignatius Reilly dans les quartiers populaires de la Nouvelle-Orléans. Ignatius est célibataire, obèse, égocentrique à un point inimaginable et vit aux crochets de sa mère. Il correspond irrégulièrement avec une ancienne condisciple de faculté, féministe et militante politique monomaniaque aussi déjantée que lui. Ignatius n'est pas stupide, il n'a aucun sens de la réalité d'une part, n'a aucune idée de ce que peut être le second degré, d'autre part. Il prend tout, règlements, lois, conversations, ordres et conseils au premier degré et au pied de la lettre. Ce qui, associé à une maladresse et un entêtement extrêmes, contribue à créer des situations inextricables, tragiques parfois, drôlement absurdes le plus souvent, et à y entraîner ceux qui le côtoient. Le livre est donc une espèce de catalogue de ratages, de bévues et de catastrophes auxquels sont associés la mère d'Ignatius, un agent de police, lui aussi sous la coupe d'une mère ultra-protectrice, qui nous offre quelques moments hilarants, une tenancière de bar qui exploite son homme à tout faire noir, ce dernier, petit délinquant qui se laisse exploiter par elle pour ne pas aller en prison, une « artiste » qui essaie de monter un spectacle minable avec un perroquet, etc. La satire est là , bien évidemment, qu'il faudrait analyser de manière précise. En attendant, courez lire La conjuration des imbéciles.
Nous revenons à du plus classique avec Les jardins sauvages, de Henri Pourrat, qui nous raconte « La vie et l'oeuvre de Jean-François Angeli, soldat au 140e de ligne, tué à l'ennemi le 11 juin 1915 ». Cette biographie rend hommage à un ami de l'auteur dans un texte austère et rude, à l'image du pays d'origine des deux écrivains, les Monts de Livradois et la petite ville d'Ambert, en Auvergne. Un très beau récit, à la fois témoignage sur la guerre et tableau en couleurs sombres et violentes de la région du Forez. Vous trouverez ce texte dans la collection Petite Vermillon, chez la Table Ronde. Toute l'oeuvre de Pourrat, grand ami de Vialatte, avec lequel il a beaucoup correspondu, mérite d'ailleurs d'être redécouverte et particulièrement sa compilation de contes populaires, Trésors des contes, une référence dans le genre.
Tout en restant sensiblement dans la même région du centre de la France, nous changeons complètement de registre avec Mont-Dragon, de Robert Margerit. Un château isolé dans le Limousin, en 1942. Une famille bourgeoise, un vieil oncle, des domestiques, des chevaux, une vie bien réglée. Le nouvel écuyer vient troubler ce bel ordonnancement. Taciturne, brutal, séducteur, il trouble la fille de la maison par l'intermédiaire de livres érotiques puis séduit la mère. On songe inévitablement aux Liaisons dangereuses, sans la marquise de Merteuil. L'analyse psychologique est fine, le récit des luttes de pouvoir et des jeux de séduction/répulsion entre les individus, au milieu des paysages austères du Massif Central et dans une espèce de stase temporelle induite par la guerre, tient en haleine. Un beau roman, particulièrement apprécié par Julien Gracq, c'est dire si vous pouvez vous y plonger avec confiance.
Abordons maintenant deux gros morceaux : Les Bienveillantes, de Jonathan Littel, et Grande Jonction, de Maurice Dantec. Concernant le premier, les commentaires et critiques sont innombrables, je n'en ajouterai pas (ou alors peut-être, mais pas dans l'immédiat) ; vous trouverez de bons articles sur les blogs de JLK (là , là et là ), Bruno Gaultier, Pierre Cormary et Anne-Sophie. Mais avant tout, lisez ce livre, sans aucun doute le roman le plus important de ce début de siècle, au moins. Maurice Dantec sera certainement d'accord, pour qui une des questions essentielles qui se posent aux écrivains aujourd'hui est : « comment écrire après Auschwitz ? » Dantec, dont le Grande Jonction est la suite directe de son précédent opus, Cosmos Incorporated. Enorme roman celui-là aussi, malgré tous ses défauts, par un autre grand romancier, malgré ses défauts lui aussi. Donc lisez-le avant tout, et ensuite allez voir l'article du Stalker et les très intéressantes notes de lecture de JLK (oui, encore lui, mais c'est logique, ce monsieur, critique littéraire de profession, tient le meilleur blog francophone que je connaisse dans le domaine, rien de moins. J'y reviendrai bientôt).
Changement de dimensions avec Soie, d'Alessandro Baricco, à la fois par le nombre de pages et par l'ambition. J'ai découvert ce livre sur les conseils de ma tite soeur, fan de l'auteur. Le récit des aventures et des rencontres d'un éleveur de vers à soie qui voyage régulièrement en Chine pour rapporter dans son village des Cévennes les précieux animaux, plus rares que l'or, se lit très agréablement. La répétition systématique, exactement à l'identique, de la description du parcours de ce voyageur donne au texte une nuance incantatoire qui le rapproche des récits mythiques ou des récits des origines. L'histoire de sa relation platonique et obsessionnelle avec la jeune fille est jolie et le dénouement en est efficace et original. Le récit manque cependant à mon goût d'un peu de puissance, qu'il aurait sans doute pu obtenir avec un peu de longueur et de développement : il s'agit plus d'une longue nouvelle que d'un roman, avec les limitations que cela suppose. Et, malgré tout, on sent pointer dans divers pans de l'histoire un chouilla trop de bons sentiments, avec lesquels on sait bien qu'on ne fait pas de bonne littérature. Cela étant, en dépit de ces quelques réserves, c'est un joli livre qui vaut le détour.
L'année se termine enfin avec L'heure et l'ombre, de Pierre Jourde, Amnésie, de Sarah Vajda, Baleine, de Paul Gadenne, la fin du premier volume des Chroniques de la Montagne de Vialatte et les Pastorales de guerre de Stéphane Emond. J'ai déjà parlé de tous ces livres à l'exception de Baleine, qui terminera donc ici cette série. Paul Gadenne fait partie de cette génération d'écrivains français plus ou moins oubliés, pous des raisons diverses, mais qui mériteraient pourtant beaucoup plus d'être publiés et lus que bien des écrivaillon(ne)s actuel(le)s. Dans Baleine, l'échouage d'un de ces animaux sur une plage crée l'événement dans une petite ville côtière. Un jeune couple décide d'en faire le but d'une courte randonnée, qui donnera l'occasion au narrateur de laisser libre cours à diverses réflexions. La longue approche le long de la plage donne au mammifère un caractère mythique, qu'il ne perdra pas lorsque les marcheurs parviendront au terme de leur promenade. Un très joli conte, plein de silence et d'une sérénité à peine troublée par les débats intérieurs. Les deux nouvelles qui complètent le volume, L'intellectuel dans le jardin et Bal à Espelette, sont deux variations, très différentes dans leur forme mais proches par la qualité de l'écriture et la justesse de l'étude de cas, sur le thème de la solitude plus ou moins volontaire. Un livre qui mérite le succès d'estime rencontré à sa sortie et un auteur à redécouvrir, ce à quoi le Stalker contribue de belle façon dans cet article.
C'est donc avec Paul Gadenne que s'achève l'année 2006. J'espère maintenant avoir le temps de présenter de manière plus suivie certains livres et certains auteurs, parmi lesquels vous aurez toutes les chances de trouver dans un avenir pas trop éloigné Maurice Dantec et le troisième tome de son journal métaphysique et polémique, McCarthy « pour l'ensemble de son oeuvre », Le Clézio avec Raga, Elfriede Jelinek et son Enfants des morts, mais aussi l'essai de Robert O. Paxton (oui, l'auteur de l'étude magistrale sur l'Armée de Vichy), Le fascisme en action et, de Simone Weil (la philosophe morte pendant la seconde guerre mondiale, pas la présidente du comité de soutien de l'autre nainzillon ... (et hop, un point godwin, un !)), la Note sur la suppression générale des partis politiques dont la lecture, en cette période, me réjouit d'avance à un point que je vous laisse imaginer.

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